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29.05.2024 compte-rendu, théorie bd

«Cerebus Guide To Self-Publishing» de Dave Sim (2010)

couverture-de-cerebus-guide-to-self-publishing Note: je ne détiens aucun droit sur les images publiées dans cet article. Je les mets à dispositions de mes lectrices et lecteurs dans un cadre purement didactique (fair-use). Dave Sim est un auteur canadien connu pour sa série «Cerebus The Aardvark», débutée en 1977 et qui a connu une étonnante longévité (300 numéros pour environ 6000 planches produites). Sim est aussi réputé pour ses prises de position en faveur de l’auto-édition, et pour sa... misogynie. Sans être particulièrement séduit par son travail en tant que tel (la lecture de «High Society», deuxième arc de sa série, m’avait laissé un sentiment mitigé), je sympathise avec sa démarche professionnelle et ses observations lucides sur le marché de la bande dessinée. Ce guide a le mérite de ne pas chercher à vendre du rêve: il dépeint l’auto-édition pour ce qu’elle est réellement.

D’entrée de jeu, Sim déclare qu’il s’est donné pour «mission» de briser l’image dévalorisante que l’industrie de la bande dessinée prête à l’auto-édition. En effet, l’auto-édition est trop souvent perçue comme relevant de ce que les anglo-saxons nomment la «vanity press» (se publier soi-même serait un acte de pure vanité), en plus d’offrir des chances de succès quasi nulles. Il cherche aussi à se défendre de critiques l’accusant d’avoir présenté l’auto-édition comme une solution miracle (tout en reconnaissant par la suite qu’il aurait dû davantage insister sur les risques financiers encourus). Il pense qu’on lui a attribué un peu vite la casquette de «chef de file de l’auto-édition en bande dessinée», casquette qu’il rejette, tout comme l’existence d’un mouvement de personnes auto-publiées.

«Si vous vous lancez dans l’auto-édition, vous n’aurez pas besoin de vous y consacrer longtemps pour comprendre la réalité suivante: chacun doit développer sa propre méthode, et ce en fonction de ses propres moyens. Ce qui vous conviendra ne conviendra pas forcément à quelque d’autre. Ce que d’autres tiendront pour la voie à suivre ne correspondra pas forcément à vos besoins.» Sim recommande de ne pas avoir peur de faire des erreurs (ce qui est normal quand on débute), mais d’éviter le plus possible de les répéter. «Faites-en toujours de nouvelles.» Il ne faut pas investir ni dépenser son argent n’importe comment, et essayer de ne pas surestimer le succès éventuel de sa bande dessinée. Le plus souvent, le succès, pour peu qu’il advienne, prend toujours énormément de temps avant de se manifester. Même s’il arrive que des personnes parviennent à percer brutalement dans le milieu, il ne faut pas faire de leur parcours une généralité.

Si, dans le milieu de l’auto-édition, la liberté artistique est totale, il faut apprendre en contrepartie à être très critique vis-à-vis de son travail. «Vous avez plus de 2000 dessins médiocres à tirer avant de pouvoir espérer en esquisser un de potable.» La meilleure façon de passer ce cap, c’est «d’y prendre plaisir, d’en tirer beaucoup de joie et de gratification.» Il faut aussi savoir se poser les bonnes questions. Inutile, selon Sim, de courir auprès des professionnels et de leur demander de partager les secrets de leur réussite. Il faut s’interroger soi-même sur des choses plus concrètes et en phase avec son propre niveau: quel matériel acquérir? (papier, crayon, gomme…) La meilleure façon de savoir, c’est d’acheter et d’essayer soi-même, pour déterminer ce qui correspond à nos besoins.

Le monde de l’impression n’ayant plus recours qu’à des fichiers numériques, il est devenu impossible de publier sa bande dessinée sans l’utilisation préalable de matériel informatique. Obsédé par le temps (qu’il conçoit comme une ressource rare), Sim rechigne à scanner et retoucher ses dessins. Pour lui, ce sont des heures de perdues qui ne sont pas employées à la création. Vu qu’il en a les moyens, il sous-traite. C’est dans cette même optique qu’il a décidé d’opter pour un lettrage réalisé par ordinateur. Il remarque aussi, avec beaucoup de justesse, que le matériel à dessin s’use extrêmement vite (plumes, crayons, feutres…) et qu’il faut veiller à gérer cet état de fait pour ne pas perdre de temps, et préserver sa «spontanéité» (momentum) lors du processus créatif. Dave Sim nous invite en outre à nous éloigner des ordinateurs car, à l’instar de la télévision, il les considère comme une dangereuse source d’addictions en tout genre.

Quelques conseils techniques pour celles et ceux qui désirent travailler à la plume et à l’encre de Chine (en anglais, on parle «d’Indian Ink», de l’encre «indienne»)… Sim utilise personnellement les plumes Hunt modèle 102 et Gillot modèle 290. Si la plume est trop «sèche», il invite l’artiste à la frotter entre son pouce et son index pour l’imbiber de transpiration. Si l’on n’obtient pas la ligne que l’on désire avec la plume, on doit s’interroger. Est-ce l’encre de chine qui est trop épaisse, ou trop liquide? Est-ce à cause de la plume (dans ce cas, ne pas hésiter à la mettre de côté et à en essayer une autre, quitte à en jeter plusieurs!)? Ou l’artiste doit-il remettre en cause sa propre technique? Pour revenir aux plumes: toujours les tester préalablement (si possible sur le même type de papier que celui sur lequel on encre – pourquoi pas sur une zone destinée à recevoir une grande masse de noir?) entre chaque usage pour vérifier qu’un morceau de papier ne se soit pas coincé au milieu de sa fente, ce qui aurait pour effet de perturber le flux d’encre et d’affecter grandement la précision de l’encrage. Ne pas hésiter à s’entraîner pour le «feathering» (dégradé de hachures partant toujours du fin pour finir plus épais). Ne pas hésiter à secouer un flacon d’encre de Chine avant utilisation, car l’encre a tendance à s’agglomérer au fond du récipient si elle ne sert pas pendant longtemps. Parfois, l’encre ne paraît pas assez sombre. Il faut distinguer le cas où l’encre est épaisse (moins d’eau) de celui où elle est trop diluée (trop d’eau). Quand l’artiste encre, il doit impérativement fixer la pointe de la plume quand celle-ci entre en contact avec la page pour pouvoir travailler avec précision.

Il ne faut pas concevoir son crayonné de la même façon que sa page encrée. «Pour bien encrer, il faut avoir confiance en soi. Cela nécessite beaucoup de pratique.» Viendra un moment où cela deviendra une seconde nature, voire une expérience qui s’apparente au Zen! Si l’artiste de bande dessinée s’occupe autant du crayonné que de l’encrage (aux États-Unis, l’industrie a «taylorisée» la chaîne du comics. Ainsi, une personne s’occupe de scénariser, une autre de crayonner, une autre d’encrer, une autre de coloriser, et ainsi de suite), il doit apprendre à développer un style de crayonné qui permettra ensuite à sa sensibilité d’encreur de s’exprimer le mieux possible.

Sim ne voit pas en Internet un eldorado pour les créateurs. «De la même manière que l’auto-édition, Internet n’offre aucune garantie de succès». Il pointe aussi du doigt toute l’ambiguïté d’Internet, remarquant qu’on peut très bien jouir sur la toile d’une certaine popularité sans pour autant parvenir à vendre des versions imprimées de son travail (cas du consommateur qui se dit «je veux lire ta bd mais pas passer à la caisse»). Publier sur Internet relève bien de l’acte éditorial, mais il nécessite d’être accompagné d’une campagne de communication constante, ne serait-ce que pour tenir le public au courant des éventuels pauses que l’artiste pourrait désirer entreprendre. Sim cite le cas d’un dessinateur qui n’avait pas pris la peine de prévenir qu’il prenait deux semaines de vacances, pour se rendre compte, lors de son retour, qu’il avait perdu la plupart de son lectorat après coup. Sim insiste sur la volatilité des gens, sur leur attention rendue d’autant plus fluctuante qu’elle est constamment sollicitée. Ainsi, une habitude de consommation est vite remplacée par une autre, vu que l’on vit à une époque où l’offre est devenue pléthorique. L’essentiel, pour ne pas perdre son public, c’est de se montrer régulier. Être régulier, c’est montrer à son lectorat qu’on est digne de confiance, que le temps que ce dernier investit à nous lire n’est pas perdu dans une histoire dont il risque de ne pas voir le bout. La beauté de publier sur Internet, c’est aussi que cela ne coûte (presque) rien. Internet peut servir de laboratoire personnel, où l’artiste essaie des choses, observe les réactions et se fait la main.

«C’est parce que je désirais vivre de mon dessin (et non pas en faire un simple hobby) que j’ai mis fin à ma série de comic-strips («The Beavers») pour explorer d’autres pistes, jusqu’au moment où j’ai senti un «déclic», me permettant d’appréhender la voie à emprunter pour parvenir à mes fins.» Si votre travail ne parvient pas à attirer suffisamment de gens, il ne faut pas se leurrer: «ce n’est sans doute pas assez bon, trop similaire (ou ironiquement, trop différent) de ce qui se fait sur le marché.» Comment devient-on professionnel? Pour répondre à cette question que tant d’amateurs se posent, Sim nous invite à se poser une question cruciale: ai-je les capacités nécessaires pour obtenir ce que je désire? «Le plus gros obstacle qu’oppose l’auto-édition, c’est de devoir faire face à sa propre inertie.» Il déclare que, dans le milieu de la bande dessinée, il faut savoir être productif. Il faut être capable de produire une planche crayonnée et encrée par jour au minimum. Dans le milieu du comics américain, c’est votre propre cadence de production qui détermine votre rythme de parution (hebdomadaire, mensuel, bimensuel…), mais aussi votre revenu. Dave Sim rappelle que la bande dessinée n’est pas un emploi qui permet de s’enrichir rapidement (voire de s’enrichir tout court) et utilise pour preuve son propre parcours: «J’aurais pu me faire plus d’argent lors de mes cinq premières années d’exercice en faisant du baby-sitting.» Jeff Smith encourage les gens à «faire leurs devoirs» (do your homework), c’est-à-dire à s’intéresser par soi-même au milieu que l’on tente d’infiltrer, et d’en comprendre tous les rouages. Être un autodidacte, apprendre vite, avoir l’esprit d’entreprise et d’initiative, intégrer l’information comme une éponge, constamment se remettre en question sont des atouts décisifs. «Il y a peu de choses à enseigner en bande dessinée, mais énormément à apprendre». Sim pense que le scénario doit toujours s’imposer à l’artiste en premier. Pour cela, il faut donc avoir quelque chose à raconter. Et cette chose, il faut la chercher. Il ne fait rien considérer comme allant de soi, ne pas croire que tout s’acquiert comme par magie. Il faut savoir se débrouiller seul.

«La meilleure formule du succès, c’est de savoir rester sincère.» Ne pas chercher de formule, de style qui marche. Faire ce qui nous plaît, sans arrière-pensée. Jeff Smith, l’auteur du best-seller «Bone», s’est décidé à s’auto-publier quand il a constaté que sa bande dessinée ne rentrait dans aucune «ligne éditoriale» ou «niche» existante du marché. «Personne à l’heure actuelle n’est capable de dire pourquoi certains livres trouvent leur public et d’autres non». Il n’y a pas de recette miracle, mais il existe bien des éléments qui favorisent le succès. La construction d’une relation de confiance et de continuité entre un artiste et son public (dont nous avons déjà parlé précédemment) est une chose déterminante. La bande dessinée étant une activité chronophage, elle nécessite un enthousiasme et une assiduité à toute épreuve. Il faut l’avoir dans le sang. Et ce n’est pas à dessinateur professionnel de considérer si vous l’avez dans le sang ou non. Vous êtes la seule personne à pouvoir répondre à cette question, et ce n’est qu’après un certain temps de pratique et de réflexion que vous serez disposé à le faire. «La seule façon de savoir, c’est d’essayer.» Il faut parvenir à se constituer un public suffisamment conséquent en vue de pouvoir continuer à écrire et dessiner. Gagner en vitesse pour gagner en productivité, pour écrire, dessiner, encrer ou lettrer avec un minimum d’effort. «Smooth and efficient is fun» – Ça devient intéressant quand ça se met à couler de source. Mais il ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs. D’abord, il faut devenir bon, puis ensuite se concentrer sur la vitesse d'exécution, pour arriver enfin à être bon tout en étant rapide. C’est à vous de déterminer ce qui doit être considéré comme «fini», tout comme ce qui nécessite des retouches. «Arrêtez de vous plaindre et apprenez à devenir prolifique. Le temps passe vite, et vous devez être en mesure de repousser vos limites tant que vous le pouvez (du début de votre vingtaine à la fin de votre quarantaine) afin de vous faire une place avant qu’il ne soit trop tard. Pour tenir face à la compétition, il faut être en capacité de se mesurer aux meilleurs. Pour cela, il ne faut pas se comparer aux plus mauvais, mais à ceux qu’on admire le plus afin de se rapprocher le plus d’eux. «Votre travail est ce qui doit compter le plus pour vous. Le monde est plein de distractions.» La difficulté de l’auto-édition est que l’artiste doit s’occuper de plusieurs choses simultanément: il doit produire, reproduire son travail, mais aussi s’assurer qu’il «circule» en cherchant à le promouvoir.

D’autres conseils: la meilleure façon de se prémunir du plagiat, c’est d’utiliser régulièrement ses personnages de telle façon que voler votre idée ou votre personnage soit rendu caduc, inutile. Demander aux imprimeurs s’il y a possibilité de réduire le plus possible les coûts d’impression. Des fois, il est possible de s’aligner sur la production d’autres clients pour permettre à l’imprimeur de réduire les «chutes» de papier (la surface de papier non utilisée et donc gâchée). Le prix d’impression pour un tirage peut varier selon le matériel et de la spécialisation de l’imprimeur. Renseignez-vous et n’hésitez pas à comparer les offres. N’utilisez pas de niveaux de gris (obtenus pas l’utilisation de crayons, d’encre de chine diluée, de fusain ou d’autres effets difficilement reproduisible avec précision) pour éviter les surcoûts inutiles. Ne gribouillez pas quand vous faites des hachures! Il faut prendre le temps de bien les tracer, sinon la moitié de la ligne ne sera pas saisie par le scanner.

Il faut aussi apprendre à adopter la bonne attitude lors d’un festival, ou autre salon BD, car il est facile de se décourager en pareille situation, surtout lors de vos premières années d’exercice. Il faut être en mesure d’attirer le chaland, d’une façon ou d’une autre, ne pas rester inactif, dessiner des croquis en rapport avec ce que vous vendez (idem pour les dédicaces), préparer des coupons donnant droit à des «croquis gratuits» et des flyers faisant la promotion de votre livre que vous distribuerez aux gens qui font la queue. Essayez d’installer votre stand à proximité d’une sommité qui attire du monde, pour gagner en visibilité. Repérer les stands qui abritent des libraires et leur proposer de vous prendre 5 exemplaires en échange d’un croquis dédicacé au nom de la librairie. Il faut aussi que la couverture de votre livre est un certain cachet, y compris à distance, pour capter les regards.

«Pour la question de la vente des originaux, il faut bien évidemment s’assurer de conserver les plaques d’impression offset ou les fichiers numériques, au cas où vous désireriez refaire un tirage de vos anciens livres. Garder ses originaux, c’est un investissement sur le long-terme», un pari sur le fait qu’elles vont gagner en valeur avec les années. Dave Sim recommande de ne jamais accepter des paiements en avance pour des travaux de commande quand on n’est pas certain de pouvoir trouver le temps de les réaliser. Il parle aussi du problème de trésorerie que peut rencontrer l’auteur auto-publié au moment précis où sa série commence à vraiment se vendre. Il se peut se retrouver pris en sandwich entre le besoin d’imprimer de nouveaux numéros et celui de réimprimer d’anciens numéros tombés en rupture de stock.

L’impression à la demande (qui permet de faire de petits tirages pour un prix abordable) a le mérite de permettre à un artiste en herbe d’avoir un objet physique à vendre, et qui peut toujours générer de l’intérêt. Mais il faut savoir garder à l’esprit que les bénéfices issus d’un tel tirage resteront toujours modestes: dans le cas d’une impression à la demande, le coût à l’unité reste très élevé; si une librairie spécialisée vous prend des exemplaires (sur lesquels elle se fait une marge de 40%), il ne vous restera plus grand-chose en fin de course (10 % de bénéfice?), pas de quoi vivre en tout cas. De plus, si l’impression devient accessible au plus grand nombre, alors ce phénomène engendre plus de concurrence.

Dave Sim développe une analogie assez cocasse. Pour lui, le lecteur qui visite votre site est comme un rat de laboratoire. Quand il vient sur votre page et y trouve de la nouveauté, c’est comme s’il avait appuyé sur un bouton et obtenu une récompense. S’il retourne sur votre site pour constater qu’il n’a pas été mis à jour, alors cela revient pour lui d’avoir appuyé sur un bouton sans obtenir sa récompense. S’ensuit alors un petit sentiment de frustration qui pourrait le dissuader de revenir visiter votre site avant quelque temps. D’où l’importance, que ce guide ne cesse de rappeler, d’être régulier dans sa fréquence de publication. Là où l’analogie devient intéressante, c’est quand la récompense obtenue par le rat se trouve être vraiment à son goût. Cela crée un «momentum», une sorte d’effet dopant qui encouragera le rat à continuer d’aller vérifier votre site à nouveau, en quête d’une récompense qui générera la même quantité de plaisir. On reconnaît bien là la mécanique de la dépendance à l’œuvre.

Sim dit que la plupart des auteurs et autrices BD n’ont pas le sens du commerce. Rien de surprenant à cela, je pense, car c’est quelque chose qui, comme tout le reste, s’apprend. Dave Sim déconseille de continuer à produire des planches supplémentaires ou d’investir des sommes d’argent trop importantes si les ventes ne suivent pas. Il dit qu’il a tiré 2000 exemplaires du numéro deux de «Cerebus» précisément parce que le numéro un s’était écoulé à 2000 exemplaires. «Vous ne devez à aucun de vos fans ou de vos lecteurs une réponse personnelle à leurs sollicitations. Vous leur devez la suite de votre série. Gardez à l’esprit que vous n’êtes pas leur correspondant, ni leur confident». La question de la gestion des mails s’apparente à celle de l’ordinateur précédemment formulée. C’est une perte de temps, une distraction qui réduit votre concentration, un échappatoire pour ne pas avoir à travailler. Le temps est la plus précieuse des «ressources» dont dispose un dessinateur de BD. Il ne faut pas la gâcher. Sim explique le succès de sa série Cerebus par son rythme mensuel. Il estime aussi que s’il a pu vouer 26 ans de sa vie aux aventures d’un seul et unique personne, c’est aussi grâce au fonctionnement du marché de vente directe et de sa structure.

Dans la dernière partie du guide, Dave Sim s’épanche sur la question de la propriété intellectuelle. Il rappelle que le marché américain a basculé d’un système «creator-owned» (propriété de l’auteur) à un modèle «creator-controlled» (contrôlé par le créateur). Sauf que Sim estime que l’auteur de BD ne contrôle en réalité rien, et que les grosses décisions sont faites à son insu par les grosses sociétés qui les éditent. Car le choix de déterminer si l'œuvre mérite d’être réimprimée ou non (et donc d'être disponible ou non) n'appartient qu'à elles. «Ces grandes sociétés sont comme des requins, perpétuellement à la recherche de nourriture fraîche, constamment à devoir aller de l'avant. Cela les contraint à prendre des décisions qui ne sont pas toujours favorables aux intérêts des artistes.» Sim remarque que les sociétés «mutent aussi. Les responsables éditoriaux peuvent changer du jour au lendemain (et être remplacés par des gens qui n’aiment pas votre travail) alors que les contrats, eux, restent en place». On laisse imaginer les implications que cela peut avoir sur les chances de voir son travail réimprimé. Sim critique la résurgence du système «de paiement à la tâche» («man for hire»), qui a très longtemps prévalu dans l’industrie du comics américain (au point que les créateurs n’avaient aucun droit sur les personnes qu’ils avaient créés), et que les auteurs eux-mêmes tendent à se réapproprier, en payant des scénaristes et des dessinateurs pour réaliser des bandes dessinées avec des personnages qu’ils ont préalablement inventés. Dave Sim achève son discours l’adaptation de bandes dessinées au cinéma. «Confier sa propriété intellectuelle à Hollywood, c’est la certitude d’en perdre le contrôle. L’adaptation filmique est souvent le zénith d’une carrière artistique, mais par la même occasion elle en sonne le glas. Peu de gens savent qu’à l’origine, Men In Black ou Hellboy étaient des comics. Hollywood ne voit en votre travail qu’une matière première manipulable à l’envi, qu’il n’hésitera pas à dénaturer complètement pour peu que cela lui permette de répondre à ses prérogatives mercantiles du moment». M.Neuhnk

17.05.2024 compte-rendu, théorie bd

«La Bande Dessinée En Dissidence» (2014)

couverture-de-comics-in-dissent Produit par le collectif de recherche belge ACME, «La Bande Dessinée En Dissidence» est un ouvrage qui cherche à définir plus précisément ce qu’est la bande dessinée alternative, «mouvement» apparu en réaction à une «certaine standardisation de l’industrie» qu’on observe sur le plan narratif (manière de raconter une histoire), esthétique (type de dessin employé) et productif (formats, caractéristiques des livres, tirage...). Une question d’autant plus importante à l’heure où la bande dessinée alternative est devenue, selon Erwin Dejasse, «un objet insaisissable». Ce phénomène s’explique par l’apparition de nombreux labels «pseudo-alternatifs» créés par les grandes maisons d’édition BD, et qui a eu pour effet de confondre la production des petits éditeurs de BD avec celle des gros (pour davantage d’informations sur ce sujet, se référer au livre «Plates-Bandes» de Jean-Christophe Menu, ou à l’interview de Latino Imparato paru dans «L’Éprouvette #1», Rotations et Bibliodiversité). Pour ne pas simplifier les choses, Jan Baetens remarque que les termes «d’indépendance», «d’alternative» et même de «roman graphique» ont un sens différent selon qu’on adopte un point de vue américain ou européen.

Au début des années 2000, Erwin Dejasse remarque comment la presse française a présenté «L’Association» (et notamment ses figures les plus «bankables» comme Satrapi, Sfar, Tronheim et David B.) en tant que «tête de file d’une Nouvelle Bande Dessinée», ignorant en cela tout ce qui avait pu se faire dans le champ de la BD pendant les deux dernières décennies. L’avènement de la bande dessinée alternative en France n’est pas un phénomène «spontané» ou sorti de nulle part, mais bien le fruit «d’une continuité» aux multiples «ferments» qui remontent jusqu’aux mouvements contestataires des années 70. La BD alternative possède aussi une dimension internationale. En effet, elle se nourrit de tout ce qui se produit à l’étranger (constituant ainsi de nouveaux graphismes hybrides), et s’y exporte d’autant plus facilement qu’elle ne s’encombre d’aucun standard propre à un marché national. L’industrie a tenté de récupérer ces créations originales en normalisant les genres: «style indé», bande dessinée autobiographique, «graphic novel»…

Tanguy Habrand cite Thierry Groensteen: «On ne peut être alternatif que par rapport à quelque chose, à une situation donnée dont on entend à se démarquer.» L’édition «indépendante» opère d’une logique inverse à celle des gros éditeurs: alors que ces derniers cherchent à «créer des auteurs pour un public», les indés souhaitent «créer un public pour un auteur». Certains d’entre eux, comme «La Cinquième Couche», estiment que «l’auteur ne doit pas se soumettre à un public», et «que le public n’a rien à faire dans la relation qui lie l’auteur à son travail».

Analyste du marché de BD américaine, Charles Hatfield constate la disparition progressive des périodiques de bande dessinée alternative, qui ont contribué à faire connaître tant d’artistes (Chester Brown, Daniel Clowes, Julie Doucet…). Le petit format appelé «Floppy», si distinctif de la culture américaine, souffre de la baisse généralisée des ventes constatée depuis les années 90. C’est cet état de fait qui a poussé les boutiques spécialisées à adopter une logique de réservation au détriment de la vente directe. Quant au distributeur Diamond Comics, il profite de sa situation de monopole en n’acceptant de distribuer que les comics qui atteignent un certain seuil de ventes. Le marché n’est donc plus du tout favorable à l’apparition de nouveaux créateurs et n’encourage pas plus à l’innovation. Le Floppy apparaît dès lors comme un format obsolète, et pousse les artistes à chercher d’autres façons, voire d’autres lieux pour mieux promouvoir leur travail. Il n’existe plus pour eux de voie royale leur permettant de se faire un nom, ni de cursus honorum pour se constituer une carrière. Il faut savoir apprendre à se débrouiller. Hatfield pointe du doigt le paradoxe de la scène alternative, qui a émergé à l’origine en tant que sous-culture un peu miteuse pour s’instituer ensuite en critique féroce mais lucide de l’embourgeoisement de la société.

Pour pouvoir survivre dans un environnement toujours plus concurrentiel, les éditeurs alternatifs sont tenus de se démarquer à tout prix. Ils doivent soit s’adapter, soit chercher à changer le champ dans lequel ils s’inscrivent. Pour prolonger cette réflexion, Rudy De Vries nous présente la théorie des «sélecteurs» de Wijnberg et de Gemser. Cette théorie, proche du concept de «champ culturel» dressé par Bourdieu, part du principe que chaque entreprise s’inscrit dans un espace déterminé par leur activité. Cet espace sa caractérise par une logique dont il est impossible de se soustraire (rendant toute aspiration à l’indépendance illusoire). Cette logique est instituée par des acteurs-clés que Wijnberg et Gemser désignent par le nom de «sélecteurs». Ce sont les «faiseurs de rois» de cet espace, en quelque sorte. Il existe 3 types de «sélecteurs»: le marché, les pairs et les experts. Wijnberg et Gemser utilisent l’exemple de l’Impressionnisme français pour illustrer leur théorie. Rejetés par les académiciens et par conséquent incapables de trouver des acheteurs pour leurs toiles, les impressionnistes ont fait passer leur groupe du statut de pairs à celui d’experts, critiques vis-à-vis de la production picturale de leur temps. Ils ont reçus le soutien de figures prestigieuses, comme Émile Zola, pour gagner en autorité. Dans le champ de l’art moderne, la critique est devenue essentielle. Les critiques en viennent aussi à se battre entre eux pour être le premier à évaluer l’œuvre d’un artiste, en vue de s’affirmer toujours plus au sein de leurs propres pairs. S’installe alors une relation symbiotique entre les artistes, qui cherchent à innover (pour se distinguer des autres artistes), et les experts, qui les aident à révéler au monde la valeur de leur innovation. Rudy De Vries utilise la théorie de Wijnberg et Gemser pour mieux nous faire comprendre les différentes étapes qui ont conduit l’artiste Joost Swarte à s’inscrire avec succès dans le champ de la bande dessinée.
Joost Swarte a débuté sa carrière en publiant en 1970 son propre magazine de BD underground (Modern Papier), tout en participant à un autre (Tante Leny Presenteert). En 1973, il réunit le travail de plusieurs artistes belges et néerlandais confidentiels en un recueil (Cocktail Comix) qui lui donne une position de porte-parole de la sphère BD underground hollandaise. En 1977, il organise une exposition dédiée à Tintin et invente le concept de «ligne claire» pour décrire le style graphique d’Hergé, élevant Swarte au grade d’expert, en plus de celui d’acteur actif du médium. Bruno Lecigne, dans son livre «Les Héritiers d’Hergé», ne manquera d’ailleurs pas de dédier un chapitre à Swarte. Ce dernier entre en contact avec la rédaction de Charlie Mensuel par l’intermédiaire de Willem (qui avait lui-même été invité à contribuer au recueil Cocktail Comix), et la maison des Humanoïdes Associés, qui traduisent et font paraître son travail en France. Il rencontre dans la foulée Étienne Robial des éditions Futuropolis, publie plusieurs livres dont le plus important est «Hors-Série». Il voit ensuite son travail exposé aux États-Unis, rencontre Art Spiegelman et se voit publié «Raw». Il créera ensuite sa propre structure de distribution (Het Raadsel), qui collaborera avec la prestigieuse maison «De Harmonie», puis montera une joint-venture (Oog & Blik). Enfin, il organisera ce qui deviendra plus tard le plus grand festival BD des Pays-Bas, «Stripdagen Haarlem».

Sylvain Lesage s’intéresse au champ de l’auto-édition en BD. Elle permet notamment à l’artiste de se libérer du «devoir de s’intégrer à une ligne éditoriale». L’auto-édition numérique, elle, «permet d’exister autrement, de pré-publier son travail avant de justifier une édition papier». Il arrive que des auteurs installés s’auto-éditent suite à des différents avec leur éditeur, ou par motivation financière: c’est le cas d’Uderzo et de Goscinny, mais aussi de Tabary, Claire Brétécher, Régis Franc ou Fred. L’expérience échoue parfois, parce que l’artiste découvre rapidement qu’il/elle n’a pas l’âme d’un gestionnaire. Tabary avait de son côté crée une structure qui s’étendait à toute sa sphère familiale, et où chaque membre gérait un aspect du business (gestion, diffusion, mise en couleur…). Une telle entreprise est en réalité toute aussi contraignante que de devoir dépendre d’un éditeur, car elle oblige à «en reprendre les mêmes logiques de fonctionnement: adopter une production régulière et commercialement peu risquée.» La diffusion s’impose comme l’enjeu central qui conditionne à lui-seul la survie de l’entreprise d’auto-édition. C’est un exercice très exigeant (tenir une comptabilité, répondre aux commandes, démarcher les libraires...), que bien peu d’auteurs sont enclins à assumer. Se payer les services d’un diffuseur professionnel n’est pas non plus une solution idéale, car cela incite à produire toujours plus afin de pouvoir couvrir les frais. La plupart du temps, à la mort de l’auteur, les droits repartent dans les mains des éditeurs.

Thierry Groensteen distingue, à partir des années 2000, 2 phénomènes qui bouleversent le paysage de la BD. D’abord, le «suivisme» des petits éditeurs par les gros éditeurs. Puis l’arrivée de nouveaux éditeurs, entraînant «éparpillement et saturation» du marché. Il insiste sur l’emploi du terme «suivisme» (plutôt que celui de «récupération») parce qu’il considère qu’il est dans l’ordre des choses qu’une formule qui a commercialement marché se voit ensuite imitée et suivie par d’autres. Il estime que les alternatifs ont transformé le microcosme de la bande dessinée au point que les gros éditeurs ont dû s’adapter. Et la situation a changé. «Ce n’est plus l’opposition de romans graphiques sur du beau papier des petits éditeurs contre le 48CC chez les gros». Groensteen considère que la balle est désormais dans le camp des alternatifs, et que c’est à eux de trouver l’astuce qui leur permettra de se réinventer encore. Après la faillite de sa propre maison («Les Éditions de L’An 2», depuis rachetée par Actes Sud), Groensteen constate que «le marché n’a pas tant changé que ça. En matière de bande dessinée alternative, l’offre a augmenté plus rapidement que la demande.» Le succès de Persépolis a été un «trompe-l’œil». Cet échec «pose la question de savoir si la bande dessinée d’auteur n’est pas vouée à demeurer indéfiniment confinée à une économie marginale.» M.Neuhnk

04.05.2024 témoignage, théorie bd

«L’Éprouvette 3»: Entretien entre J.C. Menu et F. Neaud (2007)

couverture-eprouvette-1 Note: je ne détiens aucun droit sur les images publiées dans cet article. Je les mets à disposition de mes lectrices et lecteurs dans un cadre purement didactique (fair-use). Je décide à nouveau de partager un article prélevé de la revue-livre «L’Éprouvette». Extrait de son (épais) troisième numéro, il présente un entretien absolument passionnant entre Jean-Christophe Menu et Fabrice Neaud (deux artistes issus de la sphère alternative) autour de l’autobiographie en bande dessinée. La revue «L’Éprouvette», disparue trop vite, a le mérite énorme d’avoir prouvé que le champ de la bande dessinée pouvait lui aussi générer des débats de haute volée. Il est vraiment regrettable que cette revue ne se soit toujours pas trouvée de successeur. Voilà un vide qui ne demande qu’à être comblé. M.Neuhnk

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